Un emploi pour tous

, par Jean-Sébastien Zippert

Stefan Pardo, Jean-Sébastien Zippert

Dans le cadre de ses 10 ans, etika – Initiativ fir Alternativ Finanzéirung intervient régulièrement dans le Land pour faire le point sur un secteur particulier de création de richesses qu’elle soutient. Après avoir traité l’agriculture biologique, les énergies renouvelables, la promotion des investissements socialement responsables, nous nous intéresserons à la problématique de l’action sociale à travers les activités de réinsertion au travail.

Le terme de misère évoque souvent pour nous des images des bidonvilles en Amérique Latine, des réfugiés africains traversant la Méditerranée ou des mendiants tentant de survivre dans les mégapoles d’Asie. La détresse de ces populations s’est encore considérablement accrue cette dernière année si l’on se réfère au dernier rapport du Programme des Nation Unies pour le Développement sorti en décembre dernier. L’application des politiques néolibérales sur la quasi-totalité de la planète a également aggravé les inégalités dans les pays industrialisés. Le Luxembourg, qui a longtemps été considéré comme un îlot de cohésion sociale fort par rapport à ses voisins n’est plus épargné.

Cela est d’autant plus étonnant quand nous savons que le Luxembourg est un des pays les plus riches au monde qui a un produit intérieur brut pro capita d’environ 55.000 euros par an, un taux de chômage de 4,3 pour cent et un énorme besoin de travailleurs étrangers pour satisfaire la forte demande de main d’œuvre de la part des entreprises.

Ces chiffres masquent cependant une réalité bien plus sombre : de vastes groupes de la population luxembourgeoise sont durablement exclus de l’accès à l’emploi. Selon une étude du Centre d’Etudes de Populations, de Pauvreté et de Politiques Socio-Economiques (CEPS) 47.000 personnes au Luxembourg sont exposées au risque de pauvreté, soit 13 pour cent de la population résidante en 2005. Parmi eux on trouve souvent des chômeurs de longue date, des chômeurs de plus de 45 ans, des personnes à faible niveau d’études ou encore des femmes qui veulent réintégrer le monde du travail après avoir élevé leurs enfants... Le Luxembourg est l’exemple peut être le plus clair de ce qu’est une société à double vitesse qui favorise un accroissement des inégalités pour l’accès au travail et au logement.

Pour faciliter le retour de ces personnes sur le marché du travail, certaines entreprises luxembourgeoises se sont engagées sur un double objectif : elles ont délibérément fait le choix d’associer à leur obligation de résultat financier une richesse sociale en sélectionnant et formant des personnes ayant de grandes difficultés à s’insérer dans la vie professionnelle.

Cela est par exemple le cas de Polygone, entreprise active dans les services accessoires à l’industrie du bâtiment et dans le tri des déchets, qui stipule dans ses statuts d’avoir « comme objet la promotion dans le marché du travail de personnes défavorisées ». En fait sur les plus de 100 employé-e-s de Polygone, plus de la moitié est constituée d’anciens demandeurs d’emplois dont une grande part a plus de 45 ans.

Le fait que Polygone a augmenté ses effectifs de 80 en 2000 à 115 en 2006 – ce qui correspond à une augmentation de 45 pour cent – démontre qu’une entreprise qui adopte une politique entrepreneuriale avec une forte orientation sociale peut être aussi viable qu’une autre, voir plus étant donné que la motivation des employés est très forte. De plus, les employés plus âgés – rejetés souvent par d’autres entreprises - disposent d’une expérience professionnelle inégalée.
Selon le Deutscher Gewerkschaftsbund (DGB) le phénomène du mobbing est aussi moins prononcé dans ce type d’entreprises, ce qui réduit de manière significative le nombre des jours de travail perdus dus à cette pratique éthiquement condamnable et dommageable à la cohésion à l’intérieur de l’entreprise. Cela représente un gain clair, vu qu’un jour de travail perdu coûte à l’entreprise entre 100 et jusqu’à 400 euros.

La coopérative Co-Labor a pour objet « l’étude, l’organisation et la promotion de toutes activités de travail, de formation et de commerce ayant pour but particulier de permettre l’intégration sociale dans la vie active à des demandeurs d’emploi nécessitant, le cas échéant, une guidance socio-éducative et un apprentissage particuliers. ». Depuis sa création en 1983, Co-Labor a connu un succès grandissant, en préparant le retour sur le premier marché du travail de dizaines de personnes.

Co-labor valorise aussi bien les humains que l’environnement

Co-labor valorise aussi bien le travail des hommes que l’environnement dans ses projets de réinsertion

A côté de ces entreprises qui ont développés une forte plus-value sociale, qui font définitivement partie du premier marché du travail, il y a d’autres acteurs actifs dans la réinsertion des personnes précarisées, comme les coopératives ou des associations sans but lucratif (asbl).
Les coopératives ne reçoivent normalement pas de subventions publiques qui vont au delà des subventions des quelles profitent aussi d’autres entreprises du même secteur. Co-Labor touche par exemple 15 % d’aides sur son budget total pour assurer l’encadrement, la formation et le suivi social de 35 personnes par an. Polygone ne touche aucune aide et est donc comparable à une entreprise traditionnelle.

L’asbl ProActif de Schifflange, fondé par l’ LCGB en 1998 a comme but déclaré d’offrir aux chômeurs qui ont des difficultés particulières sur le marché du travail « non seulement une formation technique solide, mais également un suivi social adapté à leurs besoins ». ProActif forme également les demandeurs d’emploi à faible niveau d’études.

Contrairement aux entreprises comme Polygone, qui doivent générer du bénéfice, les asbl comme ProActif, sont cofinancées dans le cadre du Plan d’Action National Emploi, par le Ministère du Travail et par le Fonds pour l’Emploi, mais d’autres entités peuvent aussi participer à ce financement, notamment des communes ou le Fonds Social Européen.

Le travail de réinsertion n’est pas simplement une question d’ordre social : Co-labor et Pro-actif ont développé des programmes de réinsertion mettant en commun une plus-value sociale et environnementale avec la distribution de fruits et légumes issus du maraîchage écologique, la valorisation de bois mort des forêts etc. Polygone a quant a elle mis en place une procédure de tri sélectif des déchets. Ces initiatives montrent bien que ces deux thématiques ne sont pas concurrentes mais bien complémentaires dans une activité de création de richesses.

Chantier organisé par Pro-actif dans le cadre de la réinsertion de jeunes pour l’accès à l’emploi

L’association Inter-Actions a été à l’origine de Polygone en 1981. Elle a développé des ateliers de formation pour chômeurs dont celui de Schlaifmillen et a pu réinsérer en moyenne deux tiers des personnes suivies dans le premier marché de l’emploi depuis le début de ses activités en 2001.

Enfin, la Fondation Caritas s’est également engagée sur la question de la réinsertion par le travail en construisant une buanderie destinée à former cette population à un travail qu’elle pourra revaloriser. Cette buanderie située à Ehlerange occupe une trentaine de collaborateurs et traite 100 tonnes de linge par an.

Toutes ces initiatives ont pour point commun de ne pas se limiter à proposer une formation de réinsertion par le travail à une population précarisée : la palette des services qu’elle propose est bien plus large. En effet, un accident de vie (divorce, décès) combiné à la perte prolongée d’un travail conduit rapidement à une déstructuration familiale.
Elle peut se terminer dans les cas les plus lourd par une désocialisation sévère accompagnant la perte de logement. La mission de ces entreprises est donc beaucoup plus vaste puisqu’il s’agit également de travailler avec la personne sur ses éventuelles dépendances, son estime de soi, ses relations avec les différentes administrations, sa situation financière (ces personnes sont souvent dans des situations de surendettement) etc. Ce travail dépasse donc de loin le cadre d’une formation professionnelle et doit être réalisé avec le plus grand respect pour la personne suivie, en évitant de les juger.

Avec plus de 2.6 millions d’euros actuellement investis dans les projets d’actions sociales dans les sociétés et associations précités, etika confirme son engagement dans ce secteur indispensable pour maintenir la cohésion sociale du Luxembourg. Les entreprises d’insertion ont l’immense mérite de démontrer qu’il est possible de réaliser des bénéfices dans un marché concurrentiel en employant des personnes jugées comme inaptes à travailler. Elles sont sur cet aspect un modèle à suivre pour toute entreprise qui désirerait s’engager dans une démarche de responsabilité.

Sources :
CEPS
STATEC
OECD
CIA World Fact Book
Deutscher Gewerkschaftsbund

Article paru dans le Land du 25 janvier 2008