La Machine à détruire : une BD pour comprendre la finance

Couverture de la bande dessinée La Machine à détruire

Les deux auteurs nous montrent comment, à travers une bande dessinée, on peut comprendre les aspects les plus obscurs de la finance.

Publiée en juin 2024 aux éditions du Seuil, La Machine à détruire : pourquoi il faut en finir avec la finance est une bande dessinée qui s’attaque à un sujet réputé complexe et parfois obscur : le monde de la finance. Réalisée par Aline Fares et Jérémy Van Houtte, cette œuvre de 179 pages parvient à rendre accessible et captivante une thématique souvent réservée aux experts, tout en proposant une critique radicale du fonctionnement du système financier, en particulier depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui.

Aline Fares n’est pas juste une créatrice de sa première bande dessinée. Elle a travaillé au sein du groupe Dexia, d’abord au Luxembourg puis à Bruxelles, pendant environ neuf ans. Elle a quitté la banque fin 2011 dans le cadre d’un plan social. Après neuf ans de carrière, l’autrice de bande dessinée a décidé de sortir définitivement du circuit bancaire classique et s’est installée à Bruxelles, où elle milite au sein de divers collectifs, avec une idée fixe : rendre le sujet des banques et de la finance accessible au grand public. En 2012, l’ancienne banquière de Dexia a créé, dans le cadre de ses premières activités militantes, la conférence de table le « Poker des banques ». Elle a milité auprès du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM). En 2017, Aline Fares a créé la conférence gesticulée « Chroniques d’une ex-banquière », qui a été présentée plus de 70 fois. Aline Fares tient également un blog intitulé « Chroniques d’une ex-banquière » pour se défendre contre la financiarisation du monde, blog sur lequel elle partage ses réflexions et annonce ses interventions publiques. Au mois de mai 2025, elle a été invitée par plusieurs associations à but non lucratif et ONG luxembourgeoises pour l’une de ses conférences gesticulées. Sa bande dessinée est disponible à la bibliothèque du Centre d’information tiers monde (CITIM).

Une œuvre pédagogique

L’un des grands mérites de cette bande dessinée est de réussir à vulgariser des concepts financiers complexes, sans simplifier ou infantiliser le lecteur. Loin des discours techniques qui caractérisent habituellement les ouvrages sur la finance, Fares et Van Houtte adoptent une approche ancrée dans le quotidien. Ils partent d’expériences familières (comme celle, par exemple, de demander un prêt immobilier pour acheter une maison) pour dévoiler progressivement les rouages du système financier et ses impacts concrets sur nos vies. Partant précisément d’un exemple de ce type, la créatrice de la bande dessinée explique ce qu’est, par exemple, la création monétaire, un concept dont on n’entend jamais parler et qui est difficile à trouver même dans un ouvrage universitaire sur les intermédiaires financiers.

Le ton est à la fois pédagogique et engagé, drôle et documenté. Les auteurs ne cherchent pas la neutralité : ils assument pleinement leur position critique et leur volonté de questionner en profondeur le rôle des banques dans nos sociétés.

La Machine à détruire s’intéresse particulièrement aux crises financières qui se sont succédé ces dernières décennies (en particulier celle de 2007-2008 et la crise grecque de 2015). Les auteurs soulignent un paradoxe : à chaque crise, les Etats et les banques centrales interviennent massivement pour éviter le chaos. Mais que sauvent-ils exactement ? Cette question, posée dès les premières pages, traverse toute l’œuvre et invite à une réflexion profonde sur le système lui-même. En effet, dans la première partie de la bande dessinée, une analyse attentive est faite du sauvetage de la banque Dexia, celle-là même où travaillait Aline Fares. Sa faillite a bloqué l’accès au crédit pour des milliers de projets locaux : écoles, hôpitaux, infrastructures. Cela a entraîné des retards ou des annulations de projets publics dont bénéficient directement les citoyennes. Lorsque la banque a été sauvée par trois Etats (Belgique, France et Luxembourg), ces derniers ont utilisé l’argent public, c’est-à-dire les impôts directs et indirects payés par les citoyens. Ces impôts sont nécessaires pour financer des services publics qui, partout en Europe, s’avèrent de plus en plus insuffisants et moins accessibles au grand public. Une grande question morale se pose : est-il juste d’utiliser l’argent public pour enrichir les grands actionnaires des banques privées ?

Tout est politique

Comment en sommes-nous arrivés à un point où le secteur financier exerce une influence aussi déterminante sur l’économie réelle, sur le logement, les retraites et l’écologie ?

La Machine à détruire revêt une dimension éminemment politique. Les auteurs questionnent la légitimité même de laisser les banques au centre du système économique et social. Ils soulèvent des questions fondamentales sur la propriété, le contrôle démocratique, la finalité de l’activité économique. Ils évoquent également les luttes menées à travers le monde contre le capitalisme, qui ressemble de plus en plus à un monstre dévorant tout sur son passage. Citons par exemple l’usine française Scop-Ti, la Société coopérative ouvrière provençale de thés et infusions, une société participative fondée en 2014 à Gémenos (Bouches-du-Rhône) et issue de la reprise de l’usine Fralib, fabricant du thé Eléphant et appartenant au groupe Unilever, qui avait annoncé son intention de fermer cette usine. Le 28 septembre 2010, Unilever annonce le projet de transférer sa production en Pologne. Les salariés et leurs organisations syndicales CGT et CFE-CGC décident alors d’occuper l’usine pour le maintien de l’activité et de ses 182 emplois.

La bande dessinée « engagée », mais qui s’adresse à tout le monde

Visuellement, La Machine à détruire adopte un style ironique qui facilite la compréhension. Jérémy Van Houtte parvient à traduire en images des concepts abstraits, à rendre visibles des mécanismes invisibles. Le dessin n’est jamais un simple accompagnement du texte : il participe pleinement à la démonstration, offrant des métaphores visuelles efficaces, des schémas explicatifs et des mises en scène.

Le rythme de la narration alterne entre moments pédagogiques, où l’on prend le temps de décortiquer un mécanisme, et séquences plus dynamiques qui maintiennent l’attention du lecteur. Cette alternance évite l’écueil de la lourdeur didactique.

La Machine à détruire s’inscrit résolument dans une démarche d’éducation populaire. Son objectif n’est pas seulement d’informer, mais d’outiller les citoyens pour qu’ils puissent se défendre contre la financiarisation du monde. En rendant compréhensibles des mécanismes souvent présentés comme trop complexes pour le commun des mortels, les auteurs redonnent du pouvoir aux lecteurs.

Accessible sans être simpliste, engagée sans être dogmatique, rigoureuse sans être ennuyeuse, cette œuvre parvient à relever le défi de rendre passionnant un sujet réputé aride.

Un autre monde est-il possible ?

Dans un contexte où les crises financières continuent de bouleverser nos vies, où les questions écologiques et sociales deviennent de plus en plus pressantes, le travail d’Aline Fares et Jérémy Van Houtte arrive à point nommé. Il rappelle qu’il est possible de questionner ce qui semble immuable, de comprendre ce qui paraît obscur, et surtout d’imaginer d’autres façons d’organiser nos sociétés.

La question des alternatives mérite un examen attentif. Les auteurs proposent des solutions pour sortir du système actuel, mais leur mise en œuvre soulève de nombreuses interrogations quant à leur faisabilité et leur efficacité réelle.

L’une des pistes évoquées concerne la socialisation des banques, c’est-à-dire leur passage sous contrôle public ou collectif. Cette proposition s’inscrit dans une longue tradition de pensée économique alternative, mais se heurte à des obstacles majeurs. D’abord, la question du financement : racheter les banques privées ou les nationaliser représenterait un coût colossal pour les finances publiques. Ensuite, l’histoire récente montre que la propriété publique ne garantit pas automatiquement une gestion vertueuse : les banques publiques peuvent elles aussi céder à la logique de rentabilité et de spéculation.

Les auteurs évoquent également le modèle des banques coopératives et de la finance solidaire comme alternatives viables. Ce modèle existe déjà avec des institutions comme le Crédit coopératif ou la NEF, qui privilégient l’utilité sociale et environnementale sur la maximisation des profits. Toutefois, ces structures représentent une part marginale du secteur bancaire et se heurtent à des limites structurelles. Les banques coopératives elles-mêmes ont connu des dérives, certaines ayant progressivement adopté des pratiques proches de celles des banques commerciales classiques pour rester compétitives.

Un autre enjeu concerne la dimension internationale de la finance. Même si un pays parvenait à transformer radicalement son système bancaire, il resterait inséré dans un système financier mondial hautement interconnecté. Les mouvements de capitaux, les places boursières, les flux spéculatifs transcendent les frontières nationales.

Il faut néanmoins reconnaître que l’objectif d’Aline Fares et Jérémy Van Houtte n’est pas de fournir un plan d’action clé en main, mais plutôt d’ouvrir le débat et d’encourager la réflexion collective. En ce sens, leur travail atteint pleinement son but : il démontre que d’autres modèles sont possibles et ont même existé historiquement, ce qui constitue déjà une contribution importante au débat public.

L’intention d’Aline Fares est de nous dire que cela vaut toujours la peine de s’indigner et d’espérer, et que l’information nous rend non seulement libres, mais aussi participants et protagonistes de changements. Ces derniers, même s’ils ne sont pas mondiaux mais locaux, servent d’exemple à ceux qui souhaitent changer certains aspects de notre monde injuste, où quelques riches s’enrichissent toujours plus au détriment d’une majorité silencieuse. (dg)

etika a eu le plaisir d’inviter à plusieurs reprises Aline Fares au Luxembourg, plus récemment en mai en collaboration avec l’ASTM, où elle a présenté sa bande dessinée.

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